Ce billet est une pure fiction tout juste écrite pour le concours Run and Blog. Participez vous aussi à ce concours pour gagner des lots multimédia sympatoches. Allez, place à la lecture.

Deux heures et quart, kilomètre vingt-huit. Mes pieds me font souffrir. Je suis à bout de souffle. Dans quoi me suis-je embarqué ? Que fais-je donc ici ? Je ne sais plus qui je suis, où je suis ou même ce que je fais : la douleur est trop forte et a vaincu ma conscience qui n'a d'autre choix que se focaliser sur elle. Pourquoi les autres ne semblent-ils pas souffir autant que moi ? Suis-je le seul a recracher mes poumons tel un fumeur de cinquante piges et à avoir des jambes de pierre ?

Ligne d'arrivée

Il y a bien ce type là, devant moi, que j'ai vu tituber tout à l'heure. Il est grand, brun, une trentaine d'années peut-être. Je l'ai entraperçu entrain de boiter de la jambe gauche tout à l'heure et il continue comme si de rien n'était. Il ne s'est même pas arrêté. Qui sait, en courant à côté de lui j'aurai peut-être pu capter une grimace sur ce visage que j'imagine grimé par la douleur. Mais il tient bon malgré tout et moi aussi : il faut que je tienne, je n'ai pas le choix. L'abandon serait une épreuve trop grande pour moi, tellement que je préfèrerais finir à quatre pattes que m'arrêter maintenant.

Deux heures quarante six, kilomètre trente quatre. J'observe toujours le trentenaire devant moi, titubant régulièrement cette fois. Il me fait oublier les maudites jambes qui me lancent depuis trois bons quarts d'heure maintenant. Si lui il continue, pourquoi pas moi ? Après tout je ne boite pas encore et mes jambes me portent donc pourquoi renoncer ? J'y arriverai. Les applaudissements provenant de derrière les barrières arriveraient presque à me faire pousser des ailes. Il faut que je baisse la cadence si je veux tenir jusqu'au bout, mais je ne peux pas laisser le grand brun s'éloigner, sans lui je suis persuadé que je ne pourrais pas continuer.

Tanpis, je continue, de toute façon je n'ai plus le choix. Ce serait bête de ne plus aller jusqu'au bout maintenant. Arrêter maintenant serait encore pire que si j'avais arrêté il y a cinq minutes. J'aurai peut-être dû m'entrainer plus que cela, acheter des vraies baskets de running, travailler mon rythme cardiaque et mon souffle comme on me l'avait conseillé. Quelle tête de con je fais, ma détermination me tuera. Pourquoi être si têtu ? Je ne sais pas dans quel état je vais arrivé mais j'arriverai et c'est le principal. Quitte à payer les pots cassés, j'ai l'habitude.

Trois heures et huit minutes, kilomètre trente huit. Plus que quelques minutes, l'arrivée se fait sentir, pas autant que mes jambes mais elle se fait sentir. Il y a de plus en plus de monde sur le bord de la route. Les encouragements se font de plus en plus intense. Je tiendrai. Le boiteux est toujours devant moi, il court à la même cadence malgré sa jambe folle. Il n'a pas bu depuis un quart d'heure sous ce soleil étouffant. Je ne sais pas comment il fait. Son souffle à l'air de suivre tandis que le mien peine un maximum. J'ai l'impression que mon coeur va lâcher.

Tout s'accélère. Des gens doublent de partout. Ils se sont réservés pour la fin et ils commencent à attaquer à près de trois kilomètres de l'arrivée : je ne sais pas comment ils font. Mes maudites jambes ne me portent plus. Je me sens mal. Que se passe-t-il ? Il faut que je m'arrête. Une barrière, vite que je m'adosse ! Je ne peux pas arrêter là, c'est impossible, je DOIS continuer. On me temps une gourde de boisson énergétique. Je bois à grosses goulées tentant de reprendre mon souffle comme je peux, essayant de calmer mon rythme cardiaque. Le brun ! Où est-il ? Je ne le vois plus ! Il faut que je reparte, que je le retrouve, c'est mon seul espoir.

Je suis reparti coûte que coûte. Je dérouille cette fois et pour de bon : mes gémissements de tout à l'heure n'avaient aucune importance comparé à ce que je subis maintenant. Là j'ai une vraie raison de me plaindre mais je ne le ferai pas. Je n'ai qu'à m'en prendre à moi même. Tiens, revoilà le brun qui recommence à courir comme s'il m'avait attendu. En fait son dossard s'était détaché l'obligeant à s'arrêter un instant pour le remettre. Nous sommes à un tout petit kilomètre de notre but, ce n'est pas le moment de flancher.

Cinq cents, quatre cents, trois cents, deux-cents, cents mètres de l'arrivée, cent tout petis mètres mais les plus longs de ma vie. Je sens tous les muscles de mon corps se contracter puis s'étirer. Je sens l'air arriver dans mes poumons et les remplir avant de repartir. Je sens le sang couler dans mes veines péniblement. Je vois une arche, enfin : l'arrivée ! Oui, j'y suis ! Le brun est devant, il boite plus que d'habitude, je lis la joie l'impatience d'arriver sur son visage sans même l'apercevoir. Je ressens ce qu'il ressent. Je suis lui. Je franchis la ligne d'arrivée et je déserre les dents, me retenant de lancer un cri de soulagement, un mugissement digne du plus féroce animal de la savane.

Je ne peux plus bouger, je m'allonge dans l'herbe sans pouvoir me relever. J'y suis, j'y reste. j'ai réussi. Trois heures vingt huit de course avec un homme que je ne connais pas, qui ne m'a même pas aperçu et qui ne soupçonne même pas mon existence. Pourtant si j'ai réussi aujourd'hui, c'est grâce à lui. Il m'a donné la force et l'envie de continuer. J'ai envie d'aller le saluer mais il a déjà disparu de mon champ de vision, surement entrain d'être félicité par ses proches. En tout cas, malgré la douleur, je suis fier. Je m'appelle Sylvain, j'ai vingt trois ans, je viens de finir mon premier marathon et ce ne sera surement pas le dernier.